Relation auteur-auteur

Le bouleversement des rapports éditeur-auteur-lecteurs par les plateformes d’écriture en ligne

 

Comme nous avons pu le voir au cours des deux articles précédents, différents types de plateformes existent : les plateformes d’auto publication et les plateformes d’écriture collaborative. Elles offrent des modèles différents pour convenir aux envies et aux besoins des auteurs.

La révolution numérique, en modifiant la chaîne du livre, a induit des évolutions dans les relations éditeur-auteur-lecteurs. Avec l’apparition des plateformes d’écriture en ligne, l’auteur n’est désormais plus obligé de passer par un éditeur pour toucher les lecteurs : il peut s’auto publier.

Au sein de cet article, nous observerons la cause et les conséquences d’un tel bouleversement entre ces différents acteurs :

 

Les relations auteur-lecteurs

 

Le facteur principal de ce bouleversement est l’auto publication. En mettant en ligne son œuvre, l’auteur entre directement en contact avec le lecteur : il accepte de mettre à nu un projet en cours d’écriture et de s’ouvrir aux critiques (constructives ou non) des lecteurs.
Dans un second temps, ce qu’apprécient les lecteurs, c’est de participer à l’acte de création de la fiction et d’avoir l’impression d’être actifs dans cette dernière. C’est grâce à leurs conseils et à leur soutien que l’auteur peut écrire. Ils s’impliquent dans l’écriture et ressentent l’effet cathartique de « l’accouchement littéraire ». C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles ils se fidélisent et suivent l’auteur avec qui ils ont noué ce lien si particulier.

L’auto publication apporte donc des avantages aux deux parties de ce couple auteur-lecteur qui se rapproche et se construit une relation exclusive. Cependant, en s’auto publiant, l’auteur va devoir devenir polyvalent. Contrairement à la maison d’édition qui confie son travail et son image entre les mains de professionnels, le créateur sera seul à assurer l’écriture, la correction, la mise en page, le graphisme de sa couverture (les fictions auto publiées ont souvent une image de couverture. Comme un livre en librairie, elles sont très importantes pour attirer l’attention des lecteurs parmi la masse des œuvres existantes), mais aussi la promotion.

 

couvertures wattpad
Vue des fictions de Wattpad et de leurs couvertures travaillées

 

La plateforme n’est, au final, qu’un hébergeur qui assure le rôle du diffuseur. C’est donc grâce aux lecteurs et à sa propre promotion que l’auteur sera en mesure de remonter dans les classements et d’assurer sa visibilité. En effet, l’algorithme de la majorité des plateformes d’écriture en ligne met en avant les œuvres les plus populaires. Un nombre important de lecteurs attire l’attention du robot qui jugera cette fiction comme intéressante et la mettra en avant sur le site. Au contraire, celles qui n’attirent pas assez l’attention seront déclassées et auront très peu de chance d’avoir de la visibilité. On peut donc considérer que le pouvoir de vie ou de mort sur une fiction repose sur l’avis du lecteur, véritable gatekeeper de la littérature.

Cependant, il faut nuancer ces propos ; l’auteur peut aussi « manipuler » les lecteurs s’il possède de bonnes compétences communicationnelles : créer une relation privilégiée avec le lecteur peut assurer une fidélité de ce dernier à l’encontre du créateur. Sa popularité classe son œuvre parmi les meilleures.

Désormais, on ne parle plus d’auteur inaccessible puisque le lecteur peut directement interagir avec par le biais des réseaux sociaux. Anna Todd, autrice d’After, déclarait ainsi passer 8 heures par jour sur son smartphone : 5 heures pour écrire et 3 pour communiquer avec ses lecteurs sur les réseaux sociaux. L’auteur doit apprendre à maîtriser les réseaux sociaux et s’il n’est pas un bon communiquant, il sera incapable de se mettre en avant, peu importe la qualité de sa fiction.

 

Les relations auteur-éditeur

 

Mais si les relations auteur-lecteur s’améliorent, qu’en est-il de l’éditeur dont le rôle même était de favoriser cette rencontre ?

Pour comprendre ce phénomène et ses implications, concentrons-nous tout d’abord sur le cheminement traditionnel du livre. La chaîne du livre dite classique suit trois grandes étapes : la production de l’œuvre, sa promotion et sa diffusion. Avec le numérique, le multimédia interfère en bouleversant ces phases. En effet, un auteur qui s’auto édite et/ou s’auto publie n’a plus besoin des services de la maison d’édition. Il passe par de nouveaux acteurs qui proposent de l’assister pour chacune des étapes de la chaîne du livre : que ce soit pour éditer l’œuvre, la promouvoir ou la diffuser. De ce fait, ces nouveaux acteurs diminuent l’importance du rôle de la maison d’édition, qui était jusqu’alors indispensable pour publier un livre.

 

chaîne du livre numérique
La chaîne du livre numérique selon Alain Patez

 

Par exemple, dans notre cas, les plateformes d’écriture en ligne jouent désormais le rôle de diffuseurs. En hébergeant les contenus, elles permettent aux lecteurs d’y accéder peu importe l’endroit. Elles sont à la fois bibliothèques, diffuseurs et hébergeurs.

Face à cette concurrence de plus en plus grandissante, certaines maisons d’édition ont décidé de réagir en créant leur propre plateforme d’écriture en ligne. Néanmoins, elles se différencient en proposant une publication numérique ou physique à compte d’éditeur, mais aussi parfois l’opportunité de bénéficier de services complémentaires.

C’est le cas de Fyctia, par exemple, affiliée aux éditions Hugo & Cie, qui publie des articles pour conseiller les auteurs auto publiés, mais qui n’hésite pas non plus à directement commenter certaines œuvres avec des conseils personnalisés. Inédits, créé par l’entreprise d’édition homonyme, invite les auteurs à participer à des expérimentations pouvant donner lieu à une publication collective. Enfin, en vue d’une publication prochaine au format numérique, infinite RPG a mis en place un concours d’écriture collaborative sur le thème de l’érotisme cette année…

De manière générale, l’auto publication est un phénomène qui commence à fasciner les maisons d’édition. Hachette Romans, par exemple, a signé un contrat avec Gally Lauteur, autrice de Ne m’appelez pas Cendrillon qui s’était initialement auto publié sur Wattpad. De même, début 2016, Michel Lafon a édité Phoneplay, fiction wattpadienne écrite par Morgane Bicail, adolescente de 14 ans à l’époque. Des structures plus petites enrichissent également leur catalogue en repérant les nouveaux talents sur les plateformes d’écriture en ligne comme Nisha éditions ou les éditions Butterfly.

 

Couvertures issues de fictions Wattpad

 

Au sein de cette chaîne du livre bouleversée, l’éditeur commence désormais à s’approprier ce nouvel outil qu’est la plateforme d’écriture en ligne. Mais doit-on considérer ce bouleversement comme une passade ou bien, au contraire, un passage obligé ?

Les relations auteur-auteur

 

Nous avons vu que les plateformes d’écriture en ligne permettaient une rencontre entre auteur et lecteur (c’est même généralement son but premier). Ce constat a poussé les éditeurs à s’approcher de ces sites et d’engager un nouveau rapport avec les auteurs : c’est désormais parce qu’ils possèdent une communauté de lecteurs fidèles que les auteurs attirent l’attention des éditeurs et se voient proposer une publication à compte d’éditeur.

Mais ce n’est pas tout, les plateformes ont également permis une rencontre entre auteurs à de multiples niveaux.

On peut parler de « rencontre-partenariat » lorsqu’il s’agit de plateformes d’auto publication. Puisque les auteurs se distinguent de la masse grâce à la communication, il leur arrive de former des partenariats dans le but de se promouvoir les uns les autres sur les réseaux sociaux. De plus, en critiquant de manière positive les autres auteurs, les « critiques amateurs » se posent en tant qu’experts et se crédibilisent également tout en se créant un réseau par la même occasion. Puisque leur but est commun, les auteurs sont très solidaires et n’hésitent pas à s’épauler dans leur désir de toucher un public de lecteurs grâce à leur écriture.

Sur les plateformes d’écriture collaborative, on parlera davantage de rencontre créative. C’est de l’association de deux auteurs (ou plus) que va naître un récit commun et unique. L’auteur n’est désormais plus seul face à ses doutes, il peut communiquer et se laisser surprendre par l’orientation que va prendre l’intrigue grâce à l’imagination de son partenaire.

Ces relations peuvent également s’étendre en dehors du web. Ainsi, certaines plateformes proposent des ateliers d’écriture physiques. Les auteurs s’y retrouvent pour rencontrer d’autres auto publiés, mais aussi pour s’améliorer dans l’écriture.

 

woman writing

 

 

Il arrive aussi, enfin, que des rencontres informelles se fassent entre auteurs comme c’est le cas chez certaines communautés de Scribay. Sans que cela soit de l’initiative de la plateforme, les auteurs se retrouvent pour discuter, lire leurs textes à voix haute et s’entraider.

 

Le web n’a donc pas seulement modifié les rapports entre les différents membres de la chaîne du livre, ni donné plus d’importance au lecteur en le plaçant au centre de la création littéraire ; il a aussi permis aux auteurs de se rapprocher entre eux, de se soutenir mutuellement et même de se rencontrer physiquement.

Internet devient donc le théâtre d’expérimentations littéraires et bouleverse les rapports entre les différents acteurs. En partant de ce constat, on peut se demander comment évolueront les pratiques éditoriales de demain et si ce modèle sera le futur de l’édition ou un simple effet de mode.

Calixthe Tandia

A propos Calixthe Tandia

Stagiaire en édition et en community management chez infinite RPG

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