Table ronde Salon du Fantastique 2017 « Du jeu de rôle à l’écriture »

À l’occasion du Salon Fantastique, notre studio infinite a organisé une conférence « Du jeu de rôle à l’écriture » samedi 4 novembre 2017. Grâce à une de nos infinite writers Gwendoline aka Thrud, nous avons pu obtenir un enregistrement audio de l’événement et nous tenions à vous en faire profiter.

Merci aux intervenants Caroline Blineau (illustratrice, auteure et professeure en arts appliqués), Guillaume Delacour (auteur-illustrateur BD Ariane Dabo), David Meulemans (éditeur Aux Forges de Vulcain et fondateur de Draftquest), et Jérémie Rueff (éditeur, Ecuries d’Augias, Sycko), ainsi qu’aux organisateurs Guillaume Besançon et Estelle Mialon.

 

 

Estelle Mialon : Bonjour à tous ! Merci d’être présents pour cette conférence qui a pour thème « Du jeu de rôle à l’écriture de roman ». Nous avons ici présents David Meulemans, qui est éditeur, Jérémie Rueff, qui est éditeur également, Caroline Blineau, auteur, et Guillaume Delacour, auteur et illustrateur. Cette conférence a été organisée par Caroline Viphakone qui malheureusement n’est pas là aujourd’hui.

Caroline Blineau : On tient quand même à la remercier d’avoir organisé cet événement.

Estelle : C’est une conférence interactive, c’est-à-dire qu’à la fin vous pourrez poser vos questions. N’hésitez pas, on ne mord pas, ils ne mordent pas non plus… Bonne conférence !

Guillaume Delacour : Ça va, on entend ? Donc, en l’absence de Caroline, c’est moi qui vais animer un petit peu la conférence. Je vais surtout laisser parler tout le monde. Le thème de la conférence c’est « Du jeu de rôle à l’écriture » parce que je pense que le point de vue de nous quatre c’est un peu d’avoir pratiqué du jeu de rôle avant ou pendant notre démarche d’écriture. Chacun va se présenter à son tour un petit peu, dire ce qu’il fait et d’où il vient, et ensuite on va entrer dans le vif du sujet.

David Meulemans : Bonjour, je suis David Meulemans et je suis le créateur d’une maison d’édition qui s’appelle Aux Forges du Vulcain, qui existe depuis sept ans maintenant, qui fait des romans et des essais, qui sont en partie dans la SF et la fantasy. Parallèlement, et c’est une des raisons que je participe à cette table ronde, j’ai une structure Draftquest qui fait des ateliers d’écriture en lycée, en collège et pour adultes, et qui propose aussi des ateliers d’écriture en ligne gratuits.

Guillaume : Moi, je suis auteur-illustrateur de bandes dessinées. Je publie entre autres la série Ariane Dabo, que vous voyez là, chez YIL éditions, un éditeur indépendant spécialisé en bandes dessinées.

Jérémie Rueff : Je suis éditeur, de jeux de rôle principalement. Pas que, mais c’est l’activité principale. Ca fait une dizaine d’années que je travaille avec une structure Les écuries d’Augias, c’est un studio de création à la base, et j’ai une maison d’édition à côté qui s’appelle SYCKO.

Caroline BlineauJe suis illustratrice, auteure et aussi professeure en arts appliqués. Je pratique le jeu de rôle depuis une dizaine d’années. J’ai commencé par les forums RP (forums de jeux de rôle). Je vais vous expliquer après comment m’est venue ma soif d’écriture. Et plus spécifiquement comment je suis passée du jeu de rôle au roman qui est l’une de mes activités principales en ce moment. Et moi, principalement, je suis auteure de la série Les pierres écarlates dont le tome 1 est sorti en février dernier et a été édité chez Nanachi, une maison d’édition indépendante. 

Guillaume : Puisque Caroline a commencé à en parler… de son expérience du jeu de rôle, je te propose de poursuivre là dessus ? Expliquer un petit peu ton expérience du jeu de rôle et comment ça t’a amené à l’écriture ?

Caroline : Comme je le disais initialement, je viens du monde des RP sur forum, c’est un petit peu comme du jeu de rôle sur papier, mais axé sur l’écriture numérique et vous n’avez pas forcément l’interaction d’un jeu de rôle papier en direct. Vous avez votre temps de réflexion, de réponse, de construction de personnages, etc. À partir de ça, j’ai fait des rencontres qui m’ont amenée à faire du jeu de rôle « pur et dur » sur papier avec un MJ (Maître du Jeu) excellentissime. Un MJ que je continue toujours de suivre, d’ailleurs, avec assiduité, qui nous propose diverses campagnes. J’ai aussi essayé de faire des campagnes de mon propre chef, notamment sur l’univers de Donjons et Dragons et Pathfinder. Mais en ce moment, je suis plus sur l’univers Vampire, du Cthulhu et surtout de Star Wars

« Ce qui m’a amenée à écrire, c’est la passion. La passion de créer un personnage, de pouvoir interagir avec d’autres personnes “comme moi” entre guillemets. » — Caroline Blineau

Ce qui m’a amenée à écrire, c’est la passion. La passion de créer un personnage, de pouvoir interagir avec d’autres personnes “comme moi” entre guillemets. J’étais vraiment toute jeune quand j’ai commencé, j’étais ado. Ça m’a vraiment permis de m’améliorer, d’aller vers les autres, de m’ouvrir à cet univers que je ne connaissais pas du tout et qui s’est développé, je pense, à ma génération. De là, je me suis peu à peu orientée vers l’écriture, les techniques un peu plus littéraires. Je me suis perfectionnée, à force d’avoir des critiques et des interactions. 

L’écriture de roman m’est arrivé naturellement. Je ne prétendais pas du tout écrire de roman, ni quoi que ce soit. J’écrivais et j’écris toujours pour moi, je pense que c’est le plus important d’écrire d’abord pour soi. C’était complètement par hasard car je suis aussi illustratrice en freelance et, en cherchant aussi des petits contrats dans les maisons d’édition pour faire les couvertures de romans, je suis aussi tombée sur Nanachi (éditions) qui m’a proposé, non pas une collaboration sur l’illustration, mais de m’acheter directement mon roman que je n’avais pas terminé. Et j’ai dû le terminer très vite. Dès le lendemain, j’avais mon contrat d’édition en main et je devais vite terminer le premier tome des Pierres écarlates. Donc ça a vraiment été une surprise parce que personne de ma famille n’était au courant. C’est arrivé par hasard, un bel hasard et voilà, je suis donc maintenant dans le processus. Le JDR m’a beaucoup aidée dans ce sens : le développement du style et de prendre confiance en moi. Je trouve que c’est un bel outil, surtout de prendre confiance en soi sur les forums RP : d’’incarner un personnage, développer sa créativité, son imagination. C’est vraiment, pour moi, quelque chose de passionnant qui me permettait d’expulser tout ce que j’avais en moi.

« L’écriture de roman m’est arrivé naturellement. Je ne prétendais pas du tout écrire de roman, ni quoi que ce soit. J’écrivais et j’écris toujours pour moi, je pense que c’est le plus important d’écrire d’abord pour soi. » — Caroline Blineau

Vous aussi peut-être que c’est comme ça ? Je vais laisser parler mes collègues du JDR papier. J’en fais aussi mais les interactions ne sont pas les mêmes, la sensibilité derrière et la réactivité non plus. Dans le RP, on a le temps de réponse, on peut répondre quand on veut, alors que lorsqu’on incarne un personnage en JDR papier, qu’on est face à notre Maître de jeu et qu’il nous dit : « Voilà, tu as la Reine des Elfes devant toi, elle a un regard noir, qu’est-ce que tu fais ? ». Les réactions et les constructions de personnages ne sont pas les mêmes. 

Guillaume :  Je vais passer la parole à Jérémie, éditeur, qui va nous expliquer comment on passe de joueur à créateur, à publier des jeux de rôle.

Jérémie : J’ai intégré un studio de création lorsque j’ai été recruté en tant qu’auteur parce que je faisais un peu d’écriture à côté. J’ai aussi fait du forum RP et il se trouvait que l’éditeur, qu’on avait à l’époque, dans le studios de création, a mis les clés sous la porte. Du coup, il a fallu qu’on trouve une solution : soit qu’on laisse tomber, soit qu’on reprenne l’activité tous seuls ou soit qu’on lui propose un autre éditeur et, en fait, on a décidé de se lancer. Donc je suis devenu éditeur associatif, au départ en amateur, comme ça. 

« Comment l’écriture, que ce soit pour un roman ou un forum, peut être appliquée dans le cadre du jeu de rôle ? Parce qu’effectivement, quand on parle de scénarios, de choses comme ça, on va être amené à créer des personnages, à créer une intrigue, mais on ne va pas les présenter de la même manière que dans un roman. » — Jérémie Rueff

Il aurait fallu que je fasse une autre activité pour me rémunérer et c’est petit à petit qu’un travail d’analyse s’est fait justement sur l’écriture. Comment l’écriture, que ce soit pour un roman ou un forum, peut être appliquée dans le cadre du jeu de rôle ? Parce qu’effectivement, quand on parle de scénarios, de choses comme ça, on va être amené à créer des personnages, à créer une intrigue, mais on ne va pas les présenter de la même manière que dans un roman. Ce sont ces éléments qu’on va devoir analyser pour s’adapter et justement pouvoir traiter, choisir un propos et un style aussi. Mine de rien, le jeu de rôle, c’est intéressant parce qu’on donne des univers, etc. Mais si vous avez juste l’impression de lire une encyclopédie, on peut s’endormir dessus. Donc ce n’est pas mal aussi d’avoir aussi quelque chose qui soit intéressant à lire, il y doit y avoir une narration dynamique dans le texte. 

« Prendre compte qu’on les emmène par la main, ce qui est l’intérêt du jeu de rôle, c’est de faire en sorte de raconter une histoire tout en ayant des personnes en face qui pensent que c’est eux qui créent l’histoire et c’est un vrai exercice de style en termes d’écriture, mais aussi en termes de maîtrise, de discussions et d’interactions. » — Jérémie Rueff

C’est vrai que c’est un travail d’éditeur pour le coup, c’est utile d’avoir un côté écriture avant et d’écrire un peu à côté sur le fait de passer de joueur à créateur. J’étais toujours amené à explorer et partir plus loin, j’aime bien explorer dans ma quête, de savoir, etc. Jouer, c’est bien, mais à un moment donné, j’ai eu envie de raconter mes histoires aussi. Que ce soit via l’écriture ou via l’interaction du jeu de rôle qui est une autre forme de contrainte pour le créateur, parce qu’effectivement, on laisse d’autres personnes intervenir. C’est un peu comme de l’écriture à trois ou quatre personnes, mais c’est collaboratif et, mine de rien, on peut quand même aller quelque part, si possible là où on l’a décidé. Prendre compte qu’on les emmène par la main, ce qui est l’intérêt du jeu de rôle, c’est de faire en sorte de raconter une histoire tout en ayant des personnes en face qui pensent que c’est eux qui créent l’histoire et c’est un vrai exercice de style en termes d’écriture, mais aussi en termes de maîtrise, de discussions et d’interactions. Donc c’est petit à petit que j’ai voulu aller plus loin et explorer. Meneur, joueur, créateur, et éditeur… voilà un peu mon parcours.

Guillaume : David, toi tu es éditeur et tu as créé un site… Est-ce que tu as commencé par le jeu de rôle et tu es arrivé ensuite à ton activité ? Ou c’est par ton activité que tu as découvert le jeu de rôle ?

David Alors moi, j’ai une très longue pratique du jeu de rôle classique qui a commencé en 85 avec Donjon & Dragons. Puis, après, j’ai fait tous les jeux classiques comme Paranoïaque, Cthulhu, Vampire, Cyberpunk etc. Maintenant, j’ai une pratique qui est moins régulière mais donc je venais vraiment du jeu de rôle classique. En fait, dans les années 80, c’était parfois un peu difficile de trouver d’autres joueurs, surtout si on était un peu jeune donc je m’étais tourné vers les « livres dont vous êtes le héros ». Entre 85 et 88, ça était un immense succès en France avec Les sorciers de la montagne de feu, Les défis fantastiques, etc. J’ai donc commencé par ça et j’ai même appris à lire dans ce type de livres.

Ça m’a donné l’idée qu’un livre pouvait avoir un format différent que juste une narration classique. Et c’est resté pendant mes études, au lycée, au collège, à la prépa… Je me suis petit à petit dirigé vers l’édition. En fait, quand je suis devenu vraiment éditeur, quand j’ai créé une maison d’édition et que j’ai commencé à recevoir des tonnes de manuscrits sur mon site web, ça arrive très vite. Et ce qui m’a frappé, c’est que même si on reçoit des tonnes de manuscrits, on a souvent du mal, en tant qu’éditeur, à trouver ce que l’on veut dans les manuscrits. Ce qui est assez frappant, quand on lit beaucoup de manuscrits, c’est que, souvent, ce sont les mêmes erreurs qui apparaissent et le travail d’un éditeur, ce n’est pas d’apprendre aux écrivains en herbe à mieux écrire, ou des choses comme ça, parce que l’éditeur, lui, il doit s’occuper uniquement des auteurs qu’il publie parce qu’il a pas le temps de se concentrer sur autre chose que cela. Cette difficulté de ne pas trouver ce que l’on cherche dans les manuscrits m’a amené à deux réflexions en parallèle. Deux réflexions qui sont liées au jeux de rôle : une liait à la maison d’édition et une s’exprimait dans une start-up.

« Je m’étais dit que le jeu de rôle, c’est une très bonne école pour les écrivains en herbe parce que, dans le jeu de rôle, on se tourne vers les autres et on se souvient qu’on est tous autour d’une table. C’est-à-dire : on se trouve autour d’une table et qu’on se tourne vers les autres et on se souvient que l’un des souhaits de l’écriture, c’est la communication. » — David Meulemans

Dans l’édition, je me suis dit : “qu’est-ce qui manque aux écrivains en herbe pour écrire un peu mieux ? Et quelle est la dernière fois que j’ai vu, dans l’édition, quelque chose que je trouvais très original ?”. Et en y réfléchissant bien, le dernier moment où j’avais vu une sorte de piste littéraire très originale dans l’édition c’était entre 95 et 98 au début des éditions Mnémos. Au début des éditions Mnémos, il y a eu toute une génération de jeunes écrivains français qui étaient issus du jeu de rôle. Des contributeurs de Casus Belli, des gens comme Fabrice Colin, David Camus et plein d’autres.

Je m’étais dit que le jeu de rôle, c’est une très bonne école pour les écrivains en herbe parce que, dans le jeu de rôle, on se tourne vers les autres et on se souvient qu’on est tous autour d’une table. C’est-à-dire : on se trouve autour d’une table et qu’on se tourne vers les autres et on se souvient que l’un des souhaits de l’écriture, c’est la communication. Quand on lit beaucoup de manuscrits, on se rend compte que les gens ont tendance à ne pas sortir de leurs têtes. Et donc ils ont écrit des choses qui ne sont pas très lisibles pour une deuxième personne. Être capable de le faire, c’est une première qualité. La deuxième qualité, c’est que, dans le jeu de rôle, on va improviser et dans l’écriture, on a besoin d’improvisations. C’est-à-dire une sorte de vivacité dans l’écriture. Ce qui veut dire qu’on doit produire beaucoup de brouillons et que souvent, les écrivains en herbe ont tendance à croire qu’ils vont rester dans leur roman final. La troisième qualité, c’est que les rôlistes ont une certaine liberté d’un point de vue esthétique. Ils vont sortir des sentiers battus, partir dans tous les sens. Ces trois caractéristiques, ce sont celles qui donnent au/à la romancier.e une dimension très intéressante et, c’est ça qui m’a intéressé dans le jeu de rôle. L’autre réflexion que j’ai eue et qui est liée à Draftquest, qui est la start-up en parallèle de ma maison d’édition , est de me rendre compte que tout le monde pense savoir écrire parce qu’on nous l’a appris à l’école alors, qu’en fait, l’écriture d’un roman va exiger d’avoir des compétences qu’on n’a pas spontanément et qu’il va falloir exercer. Et Draftquest, c’est devenu un outil de formation pour des écrivains en herbe, c’est-à-dire que ce sont des ateliers gratuits, des vidéos gratuites d’écrivains qui viennent parler de comment construire un personnage, comment construire une histoire, etc. En fait, il y a ces deux activités qui ont une polarité différente. C’est-à-dire, côté édition, mon but, c’est de récolter des auteurs et, côté Drafquest, c’est plutôt d’aider les gens à se former. D’un côté, je m’adresse aux lecteurs et de l’autre, aux auteurs.

« […] dans le jeu de rôle, on va improviser et dans l’écriture, on a besoin d’improvisations. C’est-à-dire une sorte de vivacité dans l’écriture. » — David Meulemans

Guillaume Delacour : Alors moi, j’ai une démarche assez différente. Je ne suis pas éditeur, je ne suis pas créateur. J’ai commencé tout petit par être passionné par la bande dessinée. Je dessinais beaucoup, j’imaginais déjà mes histoires en primaire ou maternelle. Le jeu de rôle est venu après, dans mes années de collège, lorsque j’étais adolescent. J’ai démarré pendant les mêmes années que mes camarades. Dans les années 80, d’abord avec L’oeil noir. L’idée de la bande dessinée ne m’a jamais quitté. Ça a été long mais j’ai toujours continué en amateur. Et là, il y a quelques années j’ai trouvé un éditeur pour un projet et, donc, j’ai sorti mes premiers albums. J’ai écrit une histoire qui est plutôt contemporaine avec de l’aventure, de l’enquête, un petit peu de fantastique, de paranormal, d’occulte…

David : Et donc en quoi le jeu de rôle a été utile ?

Guillaume : Pour lancer la bande dessinée, je m’en suis rendu compte après, ça m’a aidé à structurer ce que je faisais. Les nombreuses années où j’ai été maître de jeu, j’ai d’abord utilisé des jeux existants, des scénarios existants. Après, j’ai commencé à imaginer mes propres scénarios. Imaginer ses propres scénarios de jeux de rôle, c’est un peu compliqué mais, avec l’entraînement, ça vient. Il m’est ensuite arrivé de créer mon univers de jeu, soit sur des univers déjà existants ou soit de les inventer et d’imaginer mes propres règles. Ça développe l’imagination, ça aide à structurer la façon de raconter une histoire et donc tout cela m’a été utile, ensuite, lorsque je me suis lancé dans la bande dessinée. La première chose quand on veut créer un roman ou une bande dessinée, c’est d’imaginer des personnages qui aient une certaine épaisseur et une psychologie. Ensuite, il faut les insérer dans une intrigue.

« Ça développe l’imagination, ça aide à structurer la façon de raconter une histoire et donc tout cela m’a été utile, ensuite, lorsque je me suis lancé dans la bande dessinée. La première chose quand on veut créer un roman ou une bande dessinée, c’est d’imaginer des personnages qui aient une certaine épaisseur et une psychologie. Ensuite, il faut les insérer dans une intrigue. » — Guillaume Delacour

La création de mes personnages, c’est quelque chose qui m’est venu assez naturellement grâce aux jeux de rôle. Et ensuite, arriver à les mettre dans une intrigue qui soit à la fois cohérente, dynamique, intrigante, tout en restant intéressante pour les lecteurs. Tout ça, quand on a fait du jeu de rôle, et qu’on a créé des scénarios, ça vient naturellement. Parce que, finalement, quand on se retrouve à faire du scénario de jeu de rôle, c’est presque plus difficile que d’écrire un roman ou une bande dessinée. En effet, dans un scénario de jeu de rôle, on doit se baser sur ce que font ou vont peut-être faire les personnages. Et donc, il faut imaginer diverses possibilités et plusieurs manières de créer un scénario. Soit on fait un scénario linéaire qui dirige nos joueurs ou, soit, on crée des scénarios où il y a plusieurs pistes. Ou alors, on crée simplement un environnement avec des motivations et on anticipe l’intrigue en fonction de comment vont réagir nos personnages.

Toutes ces manières de créer des scénarios m’ont aidé à travailler sur ma bande dessinée. Je pourrais aussi parler l’aspect physique parce que comme j’étais toujours le seul dessinateur à ma table de jeu de rôle, c’était tout le temps moi qui devais dessiner tous les personnages de tous mes camarades donc, ça aussi, ça m’a aidé à développer mes dessins.

Maintenant, depuis que je me suis lancé dans la bande dessinée, je n’ai plus beaucoup temps pour jouer et c’est un peu dommage. J’ai fait aussi un peu de jeu de rôle écrit sur internet, sur forum ou autre. Justement quand j’ai commencé à avoir un peu moins de temps pour jouer sur table parce que le jeu de rôle sur table, c’est pas évident. Il faut toujours essayer de réunir les joueurs. À mon époque, ça se faisait physiquement. Avec la webcam, maintenant, on arrive à faire autrement mais c’est plutôt la difficulté, quand on a tous commencé à avoir des familles, des femmes, des enfants, de pouvoir se réunir un soir à plusieurs pour continuer le scénario qu’on avait commencé il y a trois/quatre mois avant. C’était compliqué. Du coup j’ai un peu freiné sur le jeu de rôle sur table, voire totalement arrêté. Le jeu de rôle par écrit aussi, je l’ai presque arrêté, mais je trouve un autre plaisir dans la création, l’écriture et le dessin.

Guillaume : Est-ce que maintenant, avec vos nouvelles activités, vous avez encore le temps ? Et l’envie de jouer ?

David : Je voulais revenir sur ce que tu disais sur le fait que le jeu de rôle pouvait être une source d’inspiration pour l’écriture qui servait à structurer. C’est vrai, mais par contre, il faut aussi se dire que ce n’est pas pareil : quand on écrit du jeu de rôle et qu’on est un bon meneur, on ne va pas forcément être un bon romancier. Ce n’est pas le même travail non plus, ça aide très clairement, parce qu’effectivement, il faut  s’adapter pour faire des intrigues et apprendre à s’adapter au niveau des personnages.

« […] quand on écrit du jeu de rôle et qu’on est un bon meneur, on ne va pas forcément être un bon romancier. » — David Meulemans

Jouer une campagne, ça peut servir d’inspiration mais c’est tout. Retranscrire une campagne de jeu de rôle en roman, ça ne marche pas. C’est comme quand on vous raconte une partie de jeu de rôle à l’oral, vous ne retrouverez jamais les mêmes sensations que la personne qui vous la raconte, elle les a vécues. C’est chiant et c’est pas forcément logique, les joueurs vont partir dans tous les sens et, si vous partez dans tous les sens dans un roman, à un moment donné on va s’arrêter et on va se demander mais où vous voulez aller. Donc ça demande du travail mais c’est un bon outil de préparation sur lequel on peut se baser pour écrire ensuite un roman. Il ne faut pas se dire que dès qu’on écrit des scénarios de jeux de rôles, ça aide. Cela ne veut pas dire que vous êtes un.e bon romancier.e. Ce n’est pas le même exercice, il y a des bons romanciers dans le lot, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. En effet, il y a souvent des erreurs qui sont faites, notamment chez les rôlistes.

David : Est-ce que tu arrives encore à jouer, Caroline ?

Caroline : Oui, j’arrive encore à trouver le temps de jouer aux jeux de rôle. C’est un bon exercice, outil pour pouvoir se développer dans le reste de l’univers. Je fais encore du jeu de rôle papier et, avec les moyens numériques, sur Discord, Skype, on arrive un peu plus facilement à se trouver des créneaux d’horaires pour jouer. Je me prends encore cette liberté à continuer à faire du jeu de rôle et à mener un peu en tant que MJ. Au delà de ça, par contre le forum RP je n’ai plus vraiment le temps et je le regrette beaucoup. Vous le savez vous-mêmes, c’est chronophage. Encore le jeu de rôle par forum, pour moi, c’était un très bon outil qui m’a permis de développer ma créativité et la construction de mes personnages. Parce que en dehors de cela, j’étais aussi admin sur forum et je m’investissais sur le scénario avec les autres joueurs. Mon rôle, c’était de regarder ce que les joueurs faisaient et, à partir de là, de réfléchir à quelques idées qu’ils pouvaient exploiter ou non. C’était ça que je trouvais intéressant, c’est avec des situations politiques dans le RP que j’ai pu alimenter ma propre créativité.

« Pour être un bon écrivain, il faut faire de nombreuses recherches, il faut être curieux de tout, avoir de plus en plus de savoirs, en récolter. » — Caroline Blineau

Pour être un bon écrivain, il faut faire de nombreuses recherches, il faut être curieux de tout, avoir de plus en plus de savoirs, en récolter. Pour être un bon écrivain il faut être très curieux, être intéressé par tout un tas de choses. Une anecdote : je me suis intéressée au système des pigeons voyageurs ou, encore, au trajet que parcourait un cheval de Paris à Chino. On se pose des questions un peu what the fuck qui sont très rigolotes à trouver, à étudier et qui permettent de s’approprier beaucoup de choses.

Et donc pareil le jeu de rôle, ça nous permet de faire ça. Donc, non hélas, je n’en fais pas énormément que je voudrais car je suis sur le tome 2 de mon roman Pierres et écarlates, mais je prends quand même un peu de temps pour faire du jeu de rôle papier et je continue à échanger avec les autres joueurs, avec le MJ. On doit avoir cette notion de communication, c’est important d’échanger, de parler de l’écriture. C’est tellement solitaire qu’on doit aussi savoir sortir de sa bulle et de sa caverne pour dire ce qu’on fait : “dites-moi ce que vous en pensez !”. Il faut beaucoup communiquer et, ça, j’avais énormément de mal au début. Mais c’est vrai que le jeu de rôle, le fait d’être face à des situations à jouer, interpréter son personnage, ça m’a beaucoup aidée. Même quand on crée ces personnages ou crée un roman, on se met dans la peau d’un personnage qu’on incarne. Pendant 5 ans, j’ai joué le personnage de mon roman sur forum.

Il faut vivre beaucoup de choses, aussi, pour faire le lien entre l’IRL et la fiction et pouvoir faire quelque chose de sympa et se l’approprier et de se le transposer. Mais oui, je continue de faire un peu de jeu de rôle.

« On doit avoir cette notion de communication, c’est important d’échanger, de parler de l’écriture. C’est tellement solitaire qu’on doit aussi savoir sortir de sa bulle et de sa caverne pour dire ce qu’on fait […] » — Caroline Blineau

Caroline : Et toi David, as-tu encore le temps de jouer ? 

David : Moi, je me suis remis à jouer il y a quelques années et c’est vrai que j’ai eu une assez longue période sur la fin de mes études où j’en faisais plus tout. Et je suis revenu au jeu par deux mécanismes : d’une part, il y a depuis 10-15 ans, beaucoup de jeux indépendants que je connaissais quand j’étais adolescent. Ce sont des jeux avec des mécanismes assez simples pour des parties assez courtes, pas de campagnes. Ce sont des jeux plus faciles à caser. Par exemple, l’année dernière, j’ai fait plusieurs parties d’un jeu de rôle qui s’appelle Innommable avec un mécanisme de jeu assez simple. On a des circuits avec des réflexes qui sont assez sympas. 

J’ai fait un peu de ça, puis, après, j’ai essayé de me mettre au jeu de rôle avec mes enfants, ce qui s’est révélé assez complexe parce que j’ai testé tous les jeux de rôle pour enfants et il y en a aucun qui est bien et utilisable. Ce qui est assez révélateur, c’est que les concepteurs de jeux de rôle n’ont pas d’enfants. Par exemple, un jeu de rôle qui est très bien pour un adulte, mais qui est présenté pour les enfants, c’est un jeu de rôle qui s’inspire beaucoup de Miyazaki et, en fait, il faut avoir vu du Miyazaki, de la fantaisie, tous ces thèmes pour réussir à écorcher la surface du jeu. Donc il n’y a pas de jeu de rôle pour enfants. Je me suis donc retrouvé à bricoler à partir de « livres dont vous êtes le héros » et de Les chroniques oubliées de Donjons et Dragons

« […] on dit souvent que les meilleurs lecteurs sont les enfants et les adolescents parce qu’ils sont très exigeants sur les questions d’aspect narratif. » — David Meulemans

C’est intéressant comme expérience parce qu’on dit souvent que les meilleurs lecteurs sont les enfants et les adolescents parce qu’ils sont très exigeants sur les questions d’aspect narratif. D’une certaine façon, le premier jet de votre roman, vous le faites pour des adultes, ce n’est pas grave si vous partez dans tous les sens. Les adultes, ils s’en foutent un peu généralement. Par contre, pour les enfants ou les adolescents, les intrigues secondaires qui ne servent à rien, les réflexions du personnage qui ne font pas avancer l’intrigue, les phrases tordues, la recherche de mots pour faire plus littéraire, ça ne leur plaît pas. C’est intéressant, quand même, l’expérience de jouer avec des enfants. 

On peut compter sur les bénéfices de la partie de jeu de rôle sur table. C’est aussi quand on reçoit des manuscrits, qu’on se rend compte que, souvent, il y a peu de travail préalable qui a été produit et fait avant l’écriture. Quand les gens se lancent dans l’écriture, ils empilent les pages alors que les scénaristes ou concepteurs de jeux font tout un travail sur la création de monde. Et, en fait, un bon roman a toujours un monde qui doit avoir été créé de manière antérieure, mais ce travail sur le monde est souvent très insuffisant, en littérature générale notamment. Même si le contexte se situe à notre époque, il faut faire un travail sur ce monde, c’est-à-dire un travail quasi-documentaire sur ce contexte-là. 

« […] un bon roman a toujours un monde qui doit avoir été créé de manière antérieure, mais ce travail sur le monde est souvent très insuffisant, en littérature générale notamment. Même si le contexte se situe à notre époque, il faut faire un travail sur ce monde, c’est-à-dire un travail quasi-documentaire sur ce contexte-là. » — David Meulemans

Après, pour aller dans le sens de Jérémie, ce qu’on fait dans le jeu de rôle et en littérature, ce sont des choses bien distinctes. Le travail de création de monde est très bien pour l’écriture d’un roman, mais il va falloir prendre un petit peu de distance avec le jeu de rôle parce que, parmi les choses horribles qui pourraient y avoir dans un manuscrit, il y a le moment documentaire que j’appelle parfois « le moment carte postale » où, pendant 16 pages, on va nous expliquer le système politique. Et là, c’est non seulement une sorte de tunnel pour le lecteur, mais il est encore plus dur pour l’éditeur parce que, lui, il va se taper pas mal de tunnels de ce genre dans la journée. Donc il faut faire cet effort de création de monde en se disant que cela ne doit pas avoir d’impact sur votre manière d’écrire, mais qu’après quand on est dans l’écriture, il faut prendre des distances vis-à-vis de ça. Il faut avoir confiance sur le fait que, si vous avez fait ce travail de création de monde, de toute façon, il va se ressentir dans votre manière d’écrire, ça va donner plus de naturel à votre intrigue et à la structure globale de votre récit. 

« Il faut avoir confiance sur le fait que, si vous avez fait ce travail de création de monde, de toute façon, il va se ressentir dans votre manière d’écrire, ça va donner plus de naturel à votre intrigue et à la structure globale de votre récit. » — David Meulemans

Ça va aussi éviter de grosses incohérences. Surtout que, souvent, les lecteurs repèrent des incohérences sur lesquelles vous auriez pu passer. Si ça fait 6 mois que vous êtes dedans, vous en avez marre, vous avez envie de passer à autre chose et vous pouvez faire des erreurs sans vous en rendre compte. 

C’est aussi un autre aspect la création de monde : pour encore aller dans le sens de Jérémie concernant le fait qu’une séance de jeu de rôle et qu’un roman, c’est complètement différent. Je pense également que retranscrire ce monde peut servir de premier jet. Je connais des personnes qui ont une table tous les mardis soir, on reçoit un e-mail de la retranscription de leur partie. Et ils font un tout long qui dure depuis presque quinze ans… C’est intéressant, mais d’un point de vue littéraire, c’est complètement nul et ça n’a aucun intérêt. Néanmoins, je pense que ça pourrait être intéressant comme sorte de premier jet qui peut servir de base pour une réécriture. Derrière, il y aura une réécriture massive à faire, c’est-à-dire qu’il va falloir dissocier les personnages, les analyser, voir quel est l’enjeu de chacun d’entre eux. Il faut couper tout le gras parce que quand on joue dans une vraie partie de jeu de rôle, on fait des bifurcations, des choses comme ça et on s’amuse bien. Ça fait des superbes scènes sauf que dans un roman ou dans un scénario, il faut que toutes les scènes répondent à une nécessité dans la compréhension de l’histoire, ce qui n’est pas le cas dans une partie de jeu de rôle. 
On peut prendre une transcription de partie qui peut servir de premier jet parce que ça vous donne quelque chose sur lequel vous allez pouvoir travailler votre ingéniosité dans la réécriture. Mais, effectivement, vous êtes partis pour des semaines ou des mois et là, encore, il y aura ce travail de mise à distance et il faudra se dire qu’il va falloir tout recomposer. Mais chez certaines personnes, cela pourrait être une aide. 

« J’essaie toujours de faire en sorte que les choses se passent dans l’action. C’est une petite astuce d’écriture qu’il faut avoir et qui ne correspond pas forcément au jeu de rôle. » — David Meulemans

Jérémie : Je voulais enchaîner sur le fait qu’on ne peut pas retranscrire directement une partie de jeu de rôle et qu’il y a quand même des contre-exemples, notamment en bande dessinée qui m’ont tout de suite fait penser aux Chroniques de la nuit. Parce que l’auteur a tout de suite retranscrit en bande dessinée son personnage de jeu de rôle. Ça se voit d’ailleurs quand on lit le tome de la série, pour ceux qui ont fait du jeu de rôle. Tout de suite, on voit que ça était une partie de jeu de rôle parce qu’effectivement, ça n’a aucune cohérence et qu’il y a des intrigues secondaires qui ne nous mènent nulle part, des personnages qui surgissent de je-ne-sais-où, etc. Quand on lit en tant que rôliste, c’est clair et net et, par contre, l’histoire n’a aucune cohérence mais il s’est rattrapé sur la suite de la série. On voit qu’il a commencé à travailler son scénario, qu’il a un peu laissé de côté ses souvenirs de parties et qu’il a structuré son histoire, mais, au départ, ce n’était pas du tout ça, la retranscription. Et pourtant, c’est une série donc on peut dire qu’au niveau des qualités scénaristiques, ce n’est pas génial. Après, pour avoir une super qualité scénaristique, niveau roman, moi, dans ce que je fais, je vais essayer de ne pas avoir de séquences plates où il ne se passe pas grand-chose. J’essaie toujours de faire en sorte que les choses se passent dans l’action. C’est une petite astuce d’écriture qu’il faut avoir et qui ne correspond pas forcément au jeu de rôle. 

Ash Barhili

A propos Ash Barhili

Ashley, étudiante en administrative management et stagiaire au studio Infinite. Passionnée par l’écriture, le graphic design, le jeu de rôle ainsi que la photographie.

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