Interview Infiniters : Christophe Voisin

Une fois par mois, nous donnons rendez-vous à un Infiniter, une personnalité impliquée dans le jeu de rôle ou la narration. Le 11 janvier 2018, à l’occasion des quatre ans de notre projet infinite, nous avons invité Christophe Voisin animateur socio-culturel et rôliste qui a écrit plusieurs travaux sur le jeu de rôle (dont Mémoire : Jeu de rôle, loisir en mutation ou en déclin ?) !


Nous vous proposons une retranscription pour pallier à la qualité audio de l’interview :

Caroline Viphakone : Bonjour ici Caroline, moodytryme, du studio Infinite. Comme je vous l’avais dit, je vous réserve quelques petites surprises pour notre semaine spéciale anniversaire. infinite RPG est un projet de réseau social d’écriture pour les passionnés de jeu de rôle et d’écriture collaborative. La plateforme de jeu de rôle permet de créer ses personnages, son compte et d’écrire ensemble. Nous avons un blog qui a fêté ses 4 ans le 9 janvier, et la plateforme a fêté ses 1 an hier (le 10 janvier). La petite surprise que je vous réserve aujourd’hui, c’est la nouvelle chaîne sur notre compte Youtube qui regroupe des interviews d’Infiniters.

Nous allons inaugurer ça aujourd’hui avec Christophe Voisin qui va d’abord commencer par se présenter !

Christophe Voisin : Bonjour à tous !

Caroline : Qui es-tu ?

Christophe Voisin : Mon nom est associé à la culture rôliste, j’ai commencé le jeu de rôle il y a plus de 30 ans dans la cour de récré, comme pour beaucoup de gens. C’était en 1982 de mémoire au collège Auguste Renoir dans le Chatou. Un elfe pour moi, un guerrier pour moi… et j’ai commencé à me demander ce que c’était ! Et puis, j’avais deux copains qui avaient vécu en Angleterre. Ils avaient Donjons & Dragons, tu sais la fameuse boîte rouge, en anglais ! Moi, je n’y connaissais rien parce que ce n’était pas encore sorti en France, et c’est comme ça que j’ai découvert le jeu de rôle. Je me souviens même du premier monstre que j’avais tué !

Caroline : C’était quoi ?

Christophe : C’était un ours-hibou, pour les connaisseurs ! Et alors, j’ai commencé comme ça. Ensuite, j’ai fait partie d’un club où j’ai essayé Donjons & Dragons, j’ai essayé beaucoup d’autres jeux de rôle sur table. On avait négocié avec le collège pour avoir une salle de jeux en fonction de nos résultats. Et la conséquence, c’est que, à la base, je suis musicien de formation et j’ai fait un brevet d’État d’animateur technicien de l’éducation populaire, ce que l’on appelle un BEATEP. Et le hasard a fait que j’ai fait partie des Créateurs de rêve de Montmartre dans les années 90, qui est l’un des rares clubs de jeu de rôle à avoir eu le label « club d’initiation Casus Belli ». À la base, c’est la rédaction de Casus Belli qui a eu l’idée de créer un logo avec une petite charte afin de proposer des lieux d’initiation. Les créateurs de rêves de Montmartre en faisait partie. Les statuts du club encourageait cette volonté de transmission, comme le club loisirs Dauphine. Et, in fine, je me suis retrouvé par pur hasard dans le cadre de cette formation à intégrer une expérience ludique et pédagogique unique en France qui est la section séjours et jeux d’aventures, pôle pédagogique dépendant de la circonscription des Affaires scolaires Sud (13/14e arrondissement). Rebaptisée par mes soins pour plus de facilité de compréhension, section section JDR, jeux d’aventures de la ville de Paris. Mon employeur ne m’a jamais grondé après ce sort de métamorphose verbale, c’est resté. Pendant des années, mon métier, ça a été d’utiliser comme support et d’animation, le jeu de rôle et les jeux de simulation.

Caroline : C’était quelle période, ça ?

Christophe : C’était 1996-2000. Notamment, j’ai présenté un mémoire sur le jeu de rôle et l’enfant. C’était pas la première expérience pédagogique, parce que pendant des années, on n’est restés qu’au vecteur du jeu. Mais l’évolution du jeu de rôle, à un moment, nous a permis de l’utiliser comme vecteur pédagogique. C’est-à-dire qu’il y a même eu des éditos dans Casus Belli où la valeur éducative du jeu de rôle était abordée. À travers la capacité à imaginer et à raconter des histoires en commun, on s’interrogeait aussi sur les enjeux que peuvent connaître les fonctionnaires, les diplomates, les responsables d’entreprise, etc.

Caroline : Et toi, du coup, tu étais animateur socioculturel, mais c’était à destination d’enfants ?

Christophe : D’enfants, oui. C’est-à-dire notamment de publics préadolescents, on va dire 10-15 ans. Mon travail consistait à créer des outils pédagogiques et des animations pour les enfants. Et à apprendre comment on masterise, jouer son personnage et à s’amuser, tout simplement, en utilisant toutes les ressources du jeu de rôle !

Caroline : Et du coup, qu’est-ce qu’ils apprenaient grâce au jeu de rôle ?

Christophe : À s’exprimer en public, entre autres, à vaincre sa timidité. Ça fait travailler aussi la lecture, puis surtout, il faut savoir que le jeu de rôle, c’est l’imagination de chacun au service de la liberté de tous. C’est la définition que j’ai et que j’ai donnée dans mes travaux. Et ça permet à un enfant de s’ouvrir à d’autres choses. Il va dessiner, se tourner vers un support BD quand l’aventure lui a plu, ou bien ça va l’amener vers la lecture. C’est un moyen comme une dizaine d’autre et ça ne remet aucunement en cause les pédagogies qui sont mises à l’apprentissage et à la socialisation de l’enfant.

« le jeu de rôle, c’est l’imagination de chacun au service de la liberté de tous. »

Caroline : Donc c’est un peu hypertextuel ?

Christophe : C’est un support qui permet d’aller vers d’autres supports, notamment au livre.

Alors ça, c’est la première partie de ma vie, ensuite j’ai travaillé en tant que chargé de missions auprès de la société Stratagem, et puis j’ai été chargé de missions à Jeunesse et sports. Et un jour, je me suis rendu compte dans la grosse base de données de Jeunesse et sports qu’il n’y avait aucune ressource de références pour le jeu de rôle. Et là, c’était un problème pour les acteurs du monde associatif parce que je suis un conseiller d’éducation populaire et à la jeunesse, je reçois une demande de subventions d’une association. Sur quels critères pédagogiques, vais-je pouvoir accorder une aide publique alors que je n’ai aucun référencement par rapport à ça ? Donc mon sujet de recherche a été : le jeu de rôle, un loisir en mutation ou en déclin ?

Caroline : Donc c’était ton travail de recherche qui date de 2008.

Christophe : Qui a été publié en 2008, qui a été remis en 2006 et dont on a beaucoup parlé en 2007-2008.

Caroline : Oui, c’était il y a plus de 10 ans, mais c’est aussi pour ça que j’ai trouvé intéressant de t’interviewer pour faire un comparatif de 2008 à 2018.

Christophe : Oui, parce qu’il y a beaucoup de choses qui ont changé…

Caroline : … Qui ont changé, oui. Et voir si tu peux faire d’autres prédictions, parce que tu en as faites beaucoup dans ton mémoire de recherche. Donc voir dans le futur le jeu de rôle, ses pratiques et comment ça va évoluer d’ici là. On y arrivera, de toute façon, tout à l’heure, mais déjà est-ce que tu ne voudrais pas qu’on commence par le début ? C’est-à-dire faire un petit rappel du début des pratiques de jeu de rôle.

Alors, commençons par le commencement. Parlons du début avec Donjons & Dragons et même avant !

Christophe : Alors, déjà, la tradition du jeu de rôle, ça remonte au Kriegsspiel, c’est-à-dire un jeu de guerre. C’était un outil de formation de l’école militaire allemande et prussienne. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’au départ, le jeu de rôle, c’est issu du War Games qui était pratiqué dans les clubs militaires, puis les milieux étudiants. Ça, c’est la première origine, ça rappelle la thèse sur la transformation et l’évolution de l’activité ludique d’un grand idéologue, Duccio Vitale, qui dit que du fait de la mutation de la société, à savoir l’accès à la culture de masse à travers les cursus universitaires, après la Seconde Guerre mondiale et aussi l’avancement de la durée de vie, l’avancement de la technologie… Tout ça transforme l’activité du livre. C’est-à-dire que le fait que le jeu de rôle apparaisse à la fin des années 70, issu des écoles de War Games, c’est pas un hasard, ça. Mais à la base, c’est une bande de copains, faut pas l’oublier, Warhammer était une idée toute simple : produire de la fantasy en se racontant une histoire. Et il n’y a pas de bonne manière de faire du jeu de rôle ! Que ce soit du jeu de rôle sur table, du jeu de rôle sur papier ou autre, le but, c’est que les gens s’amusent tout simplement !

Caroline : Oui, ou même plus tard, du jeu de rôle écrit comme ce que je propose avec infinite RPG…

Christophe : Exactement, et donc, ça va évoluer donc ensuite. Je fais vraiment une synthèse très élémentaire, là ! Gary Gigax, qui était alors au chômage, a eu l’idée dans son garage de créer sa société Chainmail et ses premières boites artisanales de Donjons et Dragons : les introuvables boîtes blanches. La boîte rouge c’est TSR. Donc, TSR, c’est une boîte de jeu, sent un potentiel par rapport à cette première version. D’autres créateurs se mettent en place. Ça devient un phénomène aux États-Unis avec près d’un million et demi de rôlistes. Ça arrive en France fin des années 70, début des années 80 où il y a la barrière de la langue, puisque tout était en anglais. Quand on parle des prémices du jeu de rôle, si on prend un peu de recul, c’est un peu logique puisqu’il fallait au préalable maîtriser l’anglais, avant que les premiers produits français ne sortent ! Donc forcément, ça implique des cursus de niveau supérieur en capital culturel, capital éducatif suffisamment importants pour pouvoir y jouer. Ce qui est un rappel permanent du contexte historique lié à l’Histoire. De fait, il y a une certaine forme d’élitisme qui s’instaure à cause de la barrière de la langue et de son origine très étudiante.

Caroline : Du coup, au tout début, c’était déjà une élite qui jouait aux jeux de rôle ?

Christophe : Indirectement, oui. C’est pas issu des quartiers populaires. Les joueurs avaient un cursus universitaire de niveau supérieur et savaient lire l’anglais. Mais au tout début, vraiment au tout début ! Ensuite, ça va effectivement se démocratiser. On va avoir toute une industrie qui se met en place avec un réseau. Ce qui va se passer ensuite est très simple, euh… Il faut savoir que quand moi, j’ai fait ma note de recherche, il y a 10 ans, tous les responsables des associations ou les joueurs, que j’ai interviewés, m’ont dit que la notion de bouche à oreille et de culture de la transmission, c’est très compliqué. C’est-à-dire que quand on regarde une partie de jeu de rôle sur table, on se demande : « que font ces gens-là ? ». Ils font un cinéma de l’imaginaire et ça paraît complètement décalé ! C’est une des raisons qui explique l’image dangereuse du jeu de rôle sur table parce qu’il y avait cette histoire de cinéma de l’esprit qui est compliquée à comprendre quand on a un regard complètement extérieur.

[…] quand on regarde une partie de jeu de rôle sur table, on se demande : « Que font ces gens-là ? ». Ils font un cinéma de l’imaginaire et ça paraît complètement décalé !

Ça s’explique aussi en France pour une autre raison qui est, dans l’histoire du jeu, le fait que le jeu est associé au monde de l’enfance, de la petite enfance, même. C’est-à-dire que pour l’association des ludothèques d’Ile-de-France, le jeu est associé au monde l’enfance et de la petite enfance. C’est pas dû au hasard, c’est parce que derrière, il y a eu des politiques publiques, notamment au niveau de la Caisse des Allocations Familiales, qui a axé les financements publics sur la notion de parentalité et de lien social à travers le jeu et l’enfant par la relation mère-enfant. Ça, ça a l’air d’être un paramètre, mais par exemple, en Allemagne, l’approche culturelle est complètement différente. Dans la dimension du jeu, on est nettement plus dans une dimension familiale. Comme par hasard, le plus grand salon du jeu de société en Europe, c’est à Essen, en Allemagne, ça fait partie de leurs traditions. Dans les pays nordiques, on va avoir une autre approche qui fait que, par exemple, il y a eu la création d’une fédération en Suède et on était prêt à faire des financements parce que c’est pas du tout le même habitat, pas le même mode de vie… Ensuite, il y a eu cette crise qui a été marquée par les événements qui ont pris position en parlant de la dangerosité du jeu de rôle.

Caroline : Ça, c’était quand du coup ?

Christophe : Ça a été toujours. Ça a commencé dans les années 80…

Caroline : En même temps que le début du jeu de rôle, alors ?

Christophe : Oui, parce que déjà, c’était un concept complètement novateur… Faut savoir que quand…

Caroline : On se méfie toujours de la nouveauté !

Christophe : Oui ! Par exemple, quand j’ai fait mon travail de recherches, au départ, les associations d’éducation populaire considéraient que le jeu de rôle n’était pas un jeu, que ça n’apportait pas une plus-value pédagogique et que ça ne créait pas de lien social. Ça s’est développé et il y a eu cette cassure qui a été exprimée aussi bien par les vendeurs professionnels que tout le monde du jeu.

Mais il faut savoir qu’en même temps, il y a eu une évolution technologique. En quoi ça s’explique ? Une évolution dans l’approche du jeu de rôle. La première raison est très simple, c’est que le développement de l’informatique et du jeu vidéo a permis de se rendre compte que le rôlisme, c’était un marché avec ses 500 000 rôlistes.

Caroline : Il y avait 500 000 rôlistes dans les années 90 ?

Christophe : Oui, dans les années 90. Donc, c’est un marché ! Qu’a fait l’industrie du jeu vidéo ? Il s’est emparé du concept de jeu donc tout ce qui est War Games, jeu de simulation, pour créer un marché. Et la réponse à ça, c’est que le terme de jeu de rôle a pris un sens polysémique. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, pour le jeune qui joue à World of Warcraft, il va dire qu’il joue à un jeu de rôle. Il y a eu une évolution dans le terme de « jeu de rôle ». Donc, c’est pour ça que faire un débat sur « qu’est-ce que le vrai jeu de rôle », c’est un faux débat ! Ça dépend sur quel point de vue, on se base. Il y a eu une deuxième évolution, c’est le phénomène Magic entre temps. Parties plus courtes, liée à la simulation. La copine peut jouer parce que certaines parties de jeu de rôle peuvent durer jusqu’au bout de la nuit ! Et enfin, le jeu en réseau, qui a pris un raz-de-marée, du fait de la puissance économique et financière.

[…] le terme de jeu de rôle a pris un sens polysémique.

La conséquence de ça, c’est que, à partir des années 2000, il y a une cassure générationnelle qui va s’expliquer par la disparition des clubs de jeux de rôle. Il n’y en a plus sur Paris, là, officiellement. Les clubs de jeux de rôle, c’était les « Créateurs de rêves » de Montmartre, et éventuellement celui de Dauphine, qui je pense existe encore, hein ! Mais dans les MJC (maison de la jeunesse et de la culture), il y avait ça et c’est plus le cas maintenant. Ça s’explique aussi par les scandales qui ont eu lieu : le fait qu’on est lié à des publics étudiants, fans de technologie, qui sont pointés du doigt par rapport à un postulat de soi-disant dangerosité. Alors que ce postulat de dangerosité est aberrant. Je vais rappeler une réflexion qu’a fait un psychiatre belge, un jour, qui jouait aux jeux de rôle : savoir que la dangerosité du jeu de rôle n’est pas forcément exacte, dans le sens où le rappel constant aux références historiques, le fait de maîtriser la langue, de s’exprimer oralement, la nécessité de trouver un équilibre… prouve et démontre que des personnes ayant des troubles psychiques ne s’y intéressent pour une simple et bonne raison que les moyens qu’ils sont obligés de mettre en œuvre pour pouvoir s’intégrer à ça sont tellement durs à acquérir pour eux que ça ne les intéressera pas.

[…] Il faut plutôt être équilibré et ouvert d’esprit pour être rôliste.

Caroline : D’accord, donc des personnes souffrant de troubles mentaux graves ?

Christophe : Graves, etc. L’ensemble des ressources qui sont nécessaires, de l’attention à l’autre, du fait qu’il faut se projeter dans l’imaginaire, le fait de renier tout ce qui est support écrit, support visuel, sonore, etc.

Caroline : Donc on ne peut pas dire que les rôlistes sont des fous, en fait ?

Christophe : Il faut plutôt être équilibré et ouvert d’esprit pour être rôliste.

Caroline : Donc on est des personnes équilibrées et ouvertes d’esprit, alors ?

Christophe : Non… euh… Oui, oui ! Tu peux le dire, mais bien que nous ayons tous nos psychoses et nos névroses, hein, c’est tout à fait normal. Mais ça, c’est un postulat qui a été créé par un avatar médiatique et qui n’a pas été objectivement et scientifiquement parlant prouvé. Cela n’a pas de vérité profonde.

 Caroline : D’accord. Ça, c’était pendant les années 90.

Christophe : Oui, les années 90. Il y a eu donc des évolutions dans les années 2000 par rapport à tout ce qui était lié à l’industrie du jeu vidéo. Et là, la conséquence de ça, c’est qu’il y a une transformation complète de l’activité ludique. Je t’en ai parlé tout à l’heure, mais il y a un changement du sens du mot « jeu de rôle » qui veut désormais dire plein de choses…

Caroline : Ouais, mais moi, là, je parle de RPG parce que c’est comme ça qu’on appelle le jeu de rôle textuel sur les forums, les réseaux sociaux, etc. Quand j’en parle à certains de mes proches qui jouent aux jeux vidéo, RPG, pour eux, c’est Final Fantasy. Ou d’autres, pour qui le RPG va être du jeu de rôle sur table, mais en anglais !

Christophe : Absolument. C’est ça qui explique cette cassure, en fait. La démocratisation par des cursus universitaires qui s’offrent au plus grand nombre en plus des petites technologies, eh bah ça vérifie la thèse de Duccio Vitale qui a transformé notre approche des activités ludiques.

Caroline : Et du coup, toi, donc tu as fait ton travail de recherche et tu as travaillé dans les années 2000, c’est bien ça ?

Christophe : Voilà, c’est ça ! On est au début du net à cette époque-là ! On est au Moyen-Âge du net ! On est en bas débit !

Caroline : Mais toi, à cette époque, ça se passait bien, non ? Puisque tu avais des animations socioculturelles, etc.

Christophe : Oui, oui, oui ! Mais ça, c’est un autre sujet. Moi, je te parle de l’image et de l’évolution du jeu de rôle sur table.

Caroline : Oui, de l’image, de la pratique, etc.

Christophe : Voilà. Alors, il faut aussi dire que la force du jeu vidéo, au-delà de l’aspect lien social, parce que le jeu vidéo en ligne, c’est aussi une forme de lien social, il ne faut pas l’oublier. C’est des copains, des copines… Et ce qui a aussi facilité ça, c’est aussi le rapport humain, et la facilité d’accès. Tu appuies sur un bouton et c’est bon !

Alors, maintenant, le grand débat qu’on a, c’est : est-ce qu’on va retrouver le jeu de rôle sur table comme dans les années 80 ?

Caroline : Il y a un côté nostalgique !

Christophe : Il y a un côté nostalgique parce qu’on nous pose souvent cette question : le fantasme des adolescents qui vont jouer dans leur cave à l’âge de 12/15 ans à leur première partie de jeu de rôle sur table, c’était rare. Ça, c’est fini, hein ! Mais ça ne date pas d’hier, ce constat ! Quand la sociologue Émilie Blosseville avait fait un grand sondage pour la rédaction de Casus Belli en mai 1999, ça avait souligné que les éditeurs constataient une évolution profonde par rapport à ça. Maintenant, ça, c’est une véritable problématique. C’est-à-dire qu’effectivement, aujourd’hui, ceux qui jouent aux jeux de rôle sur table ont entre 25 et 45 ans et que, il y a, une cassure générationnelle qui est claire et nette par rapport à ça. D’où la notion de transmission qui est importante ! Alors très souvent, ce que j’ai constaté par rapport à ça, c’est que généralement, le père ou la mère qui jouait à ça, va apprendre à son enfant à jouer aux jeux de rôle, à faire sa première partie de façon très simple parce que c’est un moment convivial très sympa. Alors maintenant est-ce que ça va se terminer ? Ça reste, entre guillemets, une microcommunauté qui a ses propres codes de reconnaissance, ses propres réseaux. Vraiment, l’appropriation du Net, au début des années 2000, c’est une caractéristique majeure de la communauté rôliste de jeu de rôle sur table traditionnel, et il y a le fait de pouvoir transmettre ce loisir. Il y a eu un gros besoin, un besoin identifié d’avoir un lieu de ressources. Le problème, c’est que, dans la mémoire collective, ce qu’il s’est passé avec les médias a été une cassure entre la relation grand public et rôliste. Ça a été vraiment un grand traumatisme pour la communauté rôliste ! A contrario, ce qui est intéressant, c’est que la communauté a eu la force de créer ses propres ressources, en créant ses forums, infinite RPG, c’est un peu ça, hein ! C’est la conséquence de ça ! Avec ses codes intrinsèques : il y a le schéma de bouche à oreille qui est très important, c’est une communauté et pour y entrer, il y a une passerelle. C’est-à-dire qu’on doit être « initié ». Ce qui corrobore encore la notion d’élite dans le jeu de rôle !

[…] ce qui est intéressant, c’est que la communauté a eu la force de créer ses propres ressources […] infinite RPG, c’est un peu ça

Caroline : On est des élites ! *rire*

Christophe : Non, mais il y a une initiation !

Caroline : Avec un code. Quand on parle de PNJ (personnage non-joueur), on sait de quoi on parle !

Christophe : J’ai fait un 20 naturel, on va pas l’entendre dans certains quartiers !

Caroline : Et quand tu parles de ressources. Tu parles surtout de lieux, c’est ça ?

Christophe : Voilà. Il y a un paradoxe par rapport à la communauté, mais qui est tout à fait normal. Cette espèce de repli face à une image médiatique négative, a contrario, ça a ressourcé la créativité française. Pour plusieurs raisons. D’abord, le marché est plus modeste par rapport au marché américain. On a plein d’associations qui ont eu des concepts très originaux, mais on est quand même dans une communauté qui a déjà été niché. Par exemple, Les lames du Cardinal, c’est carrément un thème adulte et je pourrais t’en citer d’autres ! Toute cette pléthore d’associations amateurs qui vont développer leur créativité par rapport à ça. Et la France, on peut le dire, par rapport au monde anglo-saxon, est la deuxième patrie du jeu de rôle amateur. Et là, il y a une véritable effervescence et une dynamique positive des associations vis-à-vis de ça. Parallèlement, ça reste un micromarché !

Et la France, on peut le dire, par rapport au monde anglo-saxon, est la deuxième patrie du jeu de rôle amateur.

Caroline : Tout à l’heure, tu disais qu’il y avait de moins en moins de clubs de jeu de rôle. Mais il y a quand même beaucoup d’associations !

Christophe : Alors, tu vois, je te parle de cette richesse ! Mais par contre, il y a un paradoxe qui fait que ce traumatisme dans la mémoire collective des rôlistes liée à l’affaire Christophe Maltese a fait qu’il y a un recul face aux règles institutionnelles. C’est-à-dire, quand j’ai fait mon enquête il y a 10 ans, et ça perdure, il y a eu un a priori des associations de jeu de rôle qui était dans leur justification : « Nous, on est des rôlistes, on est des gens bien, on n’a pas à nous critiquer ! On a dit qu’on était des fous alors que c’est faux ! ». Oui, est-ce que vous avez été voir votre ministère qui est le Ministère de la Jeunesse, de la vie associative et des pratiques amateurs ? Eh bien non. Quand j’ai interrogé la direction de la jeunesse, de la vie associative et des sports, bah ils n’avaient quasiment pas reçu de demandes de subventions pour des événements !

Caroline : C’était pendant ton mémoire, ça ?

Christophe : Oui, pendant mon mémoire. Et ça reste encore très vrai. Alors, a contrario, au départ, oui, s’adresser aux institutions, c’est compliqué. Les conseillers d’éducation populaire à la jeunesse connaissent des rôlistes ! Et quand j’ai fait mon enquête, que ce soit en territoire rural comme, par exemple, dans le Morbihan, ou plus sur Paris, à chaque fois qu’ils reçoivent des projets un peu structurés, écrits par des rôlistes pour des événements, eh bien, ils essayent de les aider à concrétiser tout ça. Donc il y a une véritable ouverture d’esprit ! Et je conseille aux associations de rôlistes de continuer à faire ça : de s’inscrire dans cette logique institutionnelle, de développement de projets pour faire connaître leur loisir, mais aussi de s’adresser à la jeunesse et aux sports. C’est dans leurs missions, ils sont ouverts à ça et ne vous inquiétez pas, il y a beaucoup de rôlistes parmi eux !

Caroline : Et hormis les institutions politiques ou d’un service public, est-ce que tu ne penses pas que dans le secteur privé, aussi, il peut y avoir une transmission ? Par exemple, là, il y a quelqu’un qui s’appelle Théo qui parlait du Youtubeur Joueur du Grenier sur le chat en direct. Tu connais ?

Christophe : Oui, oui, je connais.

Caroline : Du coup, Youtube, ça fait partie des ressources ?

Christophe : Ça fait partie des ressources qu’ont mises en place les rôlistes pour structurer et enrichir leur communauté. Et bien sûr, il y a une grande utilisation du net par rapport à ça.

Caroline : Notamment, moi, je sais que c’est grâce à infinite RPG, à mon propre projet, que je me suis mise au jeu de rôle sur table.

Christophe : Voilà ! Par exemple ! Tu crées un sas d’entrée grâce à un outil technologique qui va te permettre de faire entrer plein de personnes et donc de faire découvrir cette forme de loisirs. Maintenant, une des autres raisons, et ça, c’était l’objet de recherches d’un ancien collègue, c’est que si on en est aussi là, c’est parce qu’il n’y a pas eu de conservation de patrimoine. Pourquoi ? Parce qu’en plus d’être un livre, c’est aussi un jeu donc dans la classification traditionnelle des bibliothèques, il y avait un manque. Il n’y a donc pas eu de politique de conservation pour tout ce patrimoine culturel et artistique dans ces lieux publics que sont les bibliothèques. Et ça, ça correspond à un besoin. Aujourd’hui, ça commence. C’est tout un travail !

Caroline : Oui, c’est vrai. J’ai revu Julien de la bibliothèque Louise Michel à Paris qui me montrait fièrement son fonds de jeu de rôle sur table, mais qui ont été des dons, du coup. Mais oui, c’est tout petit ! Ça commence, c’est bien !

Christophe : Alors, il faut aussi savoir…

Caroline : Ça relance, plutôt !

Christophe : Ça relance ! Donc, on sera toujours dans cette idée d’initiation, alors…

Caroline : D’ailleurs, il y a quelqu’un qui demandait « si on facilitait l’accès, est-ce que l’initiation aux jeux de rôle sur table pourrait étendre la communauté ? ».

Christophe : Alors, ça, c’est une question terrible parce que… C’est gentil de l’avoir posée, comme on dirait en langage politique ! Il y a eu très peu de personnes qui ont été porteuses du fait de dire « le jeu de rôle, c’est bien, mangez-en, il y en a plein ! ». C’était plutôt « le jeu de rôle, c’est bien, mais je laisse mes enfants et ma chérie à la maison. Et le dimanche après-midi, je vais en manifestation initier plein de petites jeunes pousses au jeu de rôle sur table et aux jeux de simulation ! ». Après, bien souvent, ça a été « bah j’ai pas le temps, j’ai ma vie de famille, etc. etc. ».

Caroline : Ou j’ai sabre laser.

Christophe : Ou j’ai sabre laser ! Ce qui est tout à fait normal, humain et légitime, car c’est effectivement très chronophage. Si tu veux savoir le nombre de gens qui font des initiations, on parle dans les grandes manifestations publiques, on les compte sur les doigts d’une main.

Caroline : Oui, parce que moi quand je vais au Salon Fantastique, au Festival des mondes de l’imaginaire ou autre festival avec qui on est partenaires, je vois souvent mes partenaires Opale Rôliste, la Ligue Ludique, etc.

Christophe : Voilà ! Ce sont des gens que je connais très bien qui sont passionnés et je les remercie, qui vont transmettre ça et tu vas tous les rencontrer parce que c’est un microcosme. Il y a une autre raison, c’est que du fait de l’histoire mouvementée du jeu de rôle, alors je pèse mes mots parce que ça va être l’objet de grands commentaires. Force est de constater que la communauté n’a jamais voulu…

Caroline : Initier ?

Christophe : Pas initier, je dirai reconnaître un organisme représentatif.

Caroline : Une union ? Une unité ?

Christophe : Oui, c’est ça. Il n’y a jamais eu de souhait profond d’union, d’unité. Alors, tout le monde va te dire « oui, mais c’est pas vrai, moi je suis totalement ouvert d’esprit, etc. » et à chaque fois qu’il y a eu des débats, alors là, c’est comme les Français et la politique… c’est le drame ! Que ce soit d’une initiative privée ou publique. Je te dis ça parce qu’à un moment, à la Fédération française de jeu de rôle, tu avais toutes les ressources éducatives, culturelles, ethniques, de prestige pour transmettre les ressources liées à la culture de l’imaginaire et des jeux de rôle, pour créer, avec les salariés, un lieu dédié. Et qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est passé que la crise est passée par là et que, aujourd’hui, au vu des politiques publiques, ce n’est plus une priorité du fait des investissements que cela sous-entend.

Caroline : Et du coup, dans le privé, avec les médias, en ligne, mais aussi les éditeurs par exemple. Est-ce qu’ils ne pourraient pas servir de relais de transmission ?

Christophe : Les éditeurs vivent la crise économique. Ils sont aujourd’hui dans une logique de survie, c’est très clair. Et ça a été un traumatisme pour certains ! En termes d’échec commercial ou le fait de réduire très très fortement la production. Certains d’entre eux ont dû se diversifier.

Je vais te donner un exemple qui est historique. Alors, je ne sais plus son nom parce que j’avais interrogé à l’époque, donc il y a 10 ans, cette personne. Le représentant commercial des éditions Asmodée (éditeur de jeux de société) qui m’avait dit que « quand le directeur des éditions Asmodée est arrivé, il a regardé tout ce qui se vendait, se vendait pas et il a viré tout ce qui ne se vendait pas. Il a dit qu’il avait une entreprise commerciale, qu’il était là pour générer du bénéfice et puis voilà. ». À un moment, il a négocié pour du Donjons & Dragons parce qu’il y avait un public derrière et que ça allait générer du chiffre. Et ça, il faut bien l’entendre. Le fait que cette logique commerciale très très forte a un impact dessus. Alors, les rôlistes ont un petit peu leur part de responsabilité, hein, il faut l’avouer, parce que j’achète le jeu du copain et je le photocopie, ça, c’est un principe très français.

Caroline : Ouais, mais avec les livres, on le fait aussi. On photocopie, on prête, mais ça ne change pas que le marché du livre et de l’édition se portent plutôt bien.

Christophe : Oui, mais si tu veux, du fait de la faiblesse du marché en France… Aux États-Unis, t’as quand même beaucoup plus de monde en langue américaine. Et c’est vrai que ça, c’est une spécificité française par rapport au marché, au produit, hein. Alors que pour les Américains, business is business, ils vont te faire un concept de jeu avec plein de suppléments derrière. Tandis que pour les Français, et je ne parle pas uniquement des jeux de rôle, il faut relativiser, on fait des mécanismes de tout-en-un avec des univers complets prêts à jouer. Sauf que ça coûte 70€… Alors maintenant, il y a de très grands jeux avec un pack collector, parce que ça coûte quand même très cher de concevoir un jeu.

Caroline : D’ailleurs, tout à l’heure, il y avait Théo qui parlait du Joueur du grenier qui a eu plein de souscriptions pour le projet Aventures sur Ulule. Donc les projets de crowdfunding autour du jeu de rôle marchent plutôt bien !

Christophe : Oui, mais c’est une évolution liée au fait que le public se resserre. Pourquoi on fait du crowdfunding aujourd’hui ? Parce qu’on a pas les moyens de développer cela. Et pourquoi dans le domaine du jeu de rôle ou du jeu vidéo indépendant ? On a des projets avec des gens qui viennent de studios même très célèbres comme Skyrim

Caroline : …Mais même sur le jeu de rôle sur table ! L’appel de Cthulhu et Donjons & Dragons ont fait objet de crowdfunding récemment !

Christophe : Absolument, ça, c’est parce que derrière…

Caroline : … C’est des licences très connues !

L’évolution technologique transforme l’activité ludique.

Christophe : Cela permet de fidéliser un public, mais derrière, c’est aussi parce qu’il y a un rétrécissement économique du marché ! Ça veut pas dire que ça ne va pas marcher, c’est qu’il y a beaucoup moins de joueurs. C’est une cassure générationnelle, du fait de l’évolution du jeu vidéo. Aujourd’hui, une grande franchise de jeu vidéo, ça revient à 40 millions d’euros d’investissement. Et cette force et cette puissance sont irréelles ! L’évolution technologique transforme l’activité ludique.

Caroline : Le crowdfunding, finalement, c’est pas une solution !

Christophe : C’est un moyen de développement. Maintenant, qu’est-ce que ça va devenir ? Il faudrait voir ça avec un acteur économique parce que comme je l’ai dit, on peut y mettre tout et n’importe quoi.

Caroline : Oui parce que tu parlais des packs, parce qu’il y a des goodies, etc. Moi, typiquement, dans le crowdfunding qu’on a organisé en 2016 pour infinite RPG, les contreparties, c’était des goodies.

L’intérêt du crowdfunding, au-delà de l’intérêt d’être créateur et de créer son jeu, c’est que ça a permis à la communauté d’autofinancer ses goûts.

Christophe : Tout à fait. L’intérêt du crowdfunding, au-delà de l’intérêt d’être créateur et de créer son jeu, c’est que ça a permis à la communauté d’autofinancer ses goûts. Mais tout le paradoxe, c’est que le financement de ses propres goûts et plaisirs ne signifie pas un développement vers d’autres goûts ! Moi j’ai connu la période où j’étais un jeune rôliste sur table, où en fonction des résultats, on pouvait négocier une salle au lycée. On n’est plus à cette période aujourd’hui, ça, c’était une autre époque !

Il y a cette nécessité de lien social. Aujourd’hui, internet a changé notre rapport aux autres.

Caroline : Mais l’image du jeu de rôle, notamment grâce au joueur du grenier ou comme on peut le voir dans des séries un peu geeks comme Big Bang Theory, Stranger Things et tout, est-ce qu’il n’y a pas un regain d’intérêt ? Est-ce qu’il n’y a pas un retour ? Par exemple, là, il y a quelqu’un qui parlait des escape games : est-ce que, en quelque sorte, les escape games ne seraient pas un retour du jeu de rôle ? Je ne sais pas ce que tu en penses !

Christophe : C’est une évolution. C’est un concept qui était très fort parce qu’avoir un million et demi de joueurs aux États-Unis dans les années 80 et un demi-million en France, c’est une phase de l’histoire dans les relations sociales.

Caroline : Tu parles du jeu de rôle, hein ?

Christophe : Je parle du jeu de rôle, oui. C’est un patrimoine ! Du fait que ça amène une forme de pensée et de jeu, ça va amener également d’autres formes de pensée qui vont se retrouver dans tous les moyens d’expressions artistiques. Donc, on a clairement, et c’est ça aussi qui donne une entité à la communauté, hein ! Alors, excuse-moi si je me trompe, mais le terme de geek vient des années 80 !

Caroline : Le sens a changé aussi.

Christophe : Le sens a changé avec l’ordinateur, tout de suite, il y a ce terme qui a changé, comme le mot jeu de rôle et il y a toutes ces références-là !

Caroline : Oui parce qu’aujourd’hui, on peut être geek de tout. Geek de technologie, geek d’écriture, geek de fanfiction

Christophe : Absolument ! Alors est-ce que le jeu de rôle sur table va mourir ? Non, ça restera un loisir générationnel. Il y aura toujours de la transmission de loisir, je le souhaite, que ce soit les rôlistes dans leur garage ou même dans des clubs de province parce qu’il en reste encore ! C’est pas mort, pas du tout mort, mais ça reste lié à cette barrière générationnelle et du fait de la multitude de l’offre des loisirs. Je vais te raconter un souvenir qui illustre bien la situation : quand j’ai commencé le jeu de rôle sur table, le prof d’Histoire un jour m’a convoqué au tableau en me disant « Voisin, viens au tableau, viens m’expliquer ce que c’est que le jeu de rôle. ». Et puis, je me souviens de mon prof de Français qui, parce que ça faisait écrire, parce que c’était de l’imaginaire, voulait faire, en fin d’année, une partie de jeu de rôle parce qu’il avait envie de découvrir ça. Il trouvait ce concept nouveau et génial ! Pourquoi ça a eu du succès ? C’est parce que c’était une approche de l’imaginaire et du rapport aux autres totalement novatrice qui suscitait plein d’interrogations, plein de curiosité. C’était merveilleux le jeu de rôle à cette époque. Maintenant avec toute la nouvelle technologie, ce merveilleux devient plus commun. À l’époque, pour nous, c’était extraordinaire !

Caroline : Moi, je suis pas tout à fait d’accord. Là, en ce moment, j’approche pas mal les bibliothèques, mais aussi les classes et les profs et quand je leur parle de mon projet : justement d’utiliser le jeu de rôle pour encourager l’écriture, ils sont plutôt emballés. Aujourd’hui, je pense que le « méchant » dans l’histoire, c’est plutôt le jeu vidéo pour eux.

Christophe : Oui, oui, clairement !

Caroline : Moi aussi, je le vois en convention avec les parents qui viennent avec leurs enfants, qui connaissent pas forcément le jeu de rôle, mais qui sont contents de les confier aux associations en leur disant « joue, c’est bien, tu es en dehors de l’écran ». Tu vois ?

Christophe : Alors, moi, ce que je peux te dire, parce que j’ai fait ça dans les années 90 et puis j’étais payé pour ça, quand on me voyait arriver avec mes petits jeux de plateau ou même du jeu de rôle papier, les parents – et même les enfants qui connaissaient – disaient « ah, ça, c’est du jeu de rôle. Je connais, c’est super ! ». Mais si tu veux, il y a quand même ce temps d’initiation qui est nécessaire. Alors oui, ça continuera, mais j’encourage les gens qui veulent continuer parce que c’est très compliqué et chronophage. On est dans une société qui a énormément changé et qui doit aller à 100 à l’heure donc j’encourage très fortement, et ça se fait, les associations à monter des petits projets, à aller voir la Jeunesse et les Sports pour demander des subventions, à s’adresser aux structures socioculturelles… L’une des autres problématiques, c’est souvent les locaux, hein. Très souvent, les associations de rôlistes et d’animation culturelle sont dans des logiques de cadrage parce qu’aujourd’hui, du fait de l’évolution de l’apport de la puissance publique, elles ont moins de moyens. Et ça, c’est vrai.

Caroline : Mais après, parce que tout à l’heure, j’étais à l’Extra Life café (bar geek), ils proposent un lieu pour la Ligue Ludique. Et c’est une boutique, c’est un commerce !

Christophe : Eh bah voilà ! C’est là, tu as l’évolution de la communauté. Au départ, on était dans des structures socioculturelles. L’histoire de la réduction des coûts et de l’intervention de la puissance publique, symboliquement : image détériorée, du fait de l’affaire Mireille Dumas et autre qui marque une cassure. Évolution de la technologie par l’apparition de l’ordinateur, et ensuite de l’internet. Que font les initiés ? Ils trouvent des alternatives pour trouver des lieux. Est-ce que tu trouves normal que l’association de la Ligue Ludique ait un siège social dans un café ?

Caroline : Ah, mais ce n’est pas leur siège social, hein !

Christophe : Oui, mais c’est une image !

Caroline : Après, je sais qu’Opale Rôliste, leur siège social est aux Caves Alliées (bar geek), il me semble !

Christophe : Voilà, que ce soit dans un bar, OK, c’est convivial et tout. Mais c’est vrai que là, il y a des questions à se poser concernant l’animation dans la ville de Paris !

Caroline : Enfin moi, je trouve ça chouette que les entreprises et les associations de jeu de rôle puissent travailler ensemble. Je sais que je travaille souvent avec la Ligue Ludique, là, par exemple, on est au Labo de l’édition qui est une association. Et je propose des soirées d’initiation au jeu de rôle sur table, au jeu de rôle écrit, des ateliers d’écriture et je suis une start-up.

Christophe : Tout à fait ! Alors, par rapport à cette notion de transmission, parce que ça, c’était un constat que j’avais fait il y a 10 ans et qui reste un besoin, d’avoir un lieu de ressources. Ici, on a le Labo de l’édition. Alors je vais t’apprendre quelque chose. Quand j’avais fait mes recherches, à l’époque, j’avais interrogé Stéphane Broignard, le président de l’association Tenebrae, qui m’expliquait sa passion. Et ce qui m’avait intéressé et interrogé, c’est que lui, il organisait des soirées jeux de rôle avec une image gothique-punk. Ce qui est clairement des jeux pour un public plus adulte, hein. Et il me disait « bah oui, à l’époque, Clémentine Autain qui était la maire adjointe en charge de la jeunesse avait voulu faire quelque chose pour les rôlistes ». Donc l’idée, c’était d’avoir un lieu de ressources à Bastille, c’est devenu une association à l’initiative étudiante. Mais elle a été confrontée à un problème qui est que le regain d’intérêt de la politique a contribué à l’image du rôliste un peu fou, un peu décalé, complètement à la ramasse. Ces associations ne sont donc pas venues proposer de projets aux institutions, ce qui s’explique aussi par le fait que dans les associations, et ça, c’est mon avis, il y a eu des jeux de pouvoir et des guerres d’ego, et je le dis sans aucun jugement, qui ont fait que la structuration de quelque chose d’important reste à construire.

Caroline : Dans l’associatif du coup.

Christophe : Dans l’associatif. Ça, ça peut être un bon pari pour l’avenir pour l’ensemble des rôlistes.

Caroline : Et avant de parler de l’avenir, justement, il y a quelqu’un qui parlait de GN (grandeur nature). Quand Myriam dit qu’elle part le samedi faire du GN, eh bah on lui dit « attention, c’est une secte ». Donc on revient encore un peu à l’image du jeu de rôle en général.

Christophe : Ah, ça, c’est très prégnant. C’est un terme médiatique. Alors, est-ce que tu connais l’origine de la Fédération Française de jeu de rôle ?

Caroline : Non.

Christophe : Alors, je vais te dire parce que c’est toute une histoire. C’est très prégnant, ça. La création de la fédération française de jeux de rôle, au départ, c’est un avocat dans une ville du sud de la France qui l’a créée parce que le maire de l’époque appartenant au Front National de l’époque, a pondu un arrêté qui interdisait sous peine d’amende de jouer aux jeux de rôle. Donc le tournoi de Toulon Sud Open qui n’avait jamais tué personne est devenu, d’un seul coup, l’incarnation même du Mal.

Caroline : C’était quand ?

Christophe : C’était au début des années 90. C’est une chose qui a fait énormément réagir. Pendant des années, cet arrêté n’a pas été abrogé par le Conseil d’État. Je crois que maintenant, c’est le cas, mais pour te dire : tu pouvais, en tant que premier magistrat dire « vous les rôlistes, vous n’avez pas le droit de faire ceci sur mon territoire ». Alors, c’est pas une loi comme celles qui passent devant le Parlement, non, mais symboliquement, c’est quelque chose de très fort.

Caroline : Dans une commune, oui…

Christophe : Dans une commune, c’est un fait historique qui explique l’histoire mouvementée du jeu de rôle ! Et donc, du fait de cette situation, il y a un collectif qui s’est dit « mais qu’on arrête de nous vilipender ! On doit se défendre, se faire représenter devant les instances des institutions et les tribunaux. » C’est-à-dire que si tu veux, au début, on n’était pas dans une logique de structuration de la communauté. On était dans…

Caroline : Dans la défense.

Christophe : Oui, voilà ! Dans la réaction à. Et toute cette histoire de jeu de rôle comme incarnation du Mal, c’est quelque chose qui a été très prégnant pour la communauté. Ça, il faut bien le comprendre. Mais bon maintenant, les choses ont évolué. Le fait que le jeu de rôle est joué par des millions de joueurs, voilà ! Ça a vraiment fait évoluer les choses. D’autres questions ?

Caroline :  Il y a Fatasilp qui dit que l’année dernière, il avait un copain avec qui il faisait du JDR. Ce dernier en a parlé à sa mère qui lui a dit de faire attention, car certains jeunes se sont suicidés à cause de ça ! C’est la fameuse histoire dont on parlait tout à l’heure…

Christophe : Oui, oui, mais c’est très prégnant dans la mémoire collective. L’affaire Christophe Maltese en 1993, et pourtant, ça date d’il y a bientôt 25 ans, ça a été extrêmement prégnant dans la conscience collective en France. Ça me rappelle un peu un article de la rédaction de Casus Belli « Le jeu de rôle expliqué à ma grand-mère » qui pointait cette logique de nécessité de transmission et d’initiation par rapport à un autre. Et là, il y a tout un discours à avoir. Et c’est vrai que faut comprendre que, pour un rôliste, t’as pas envie forcément d’expliquer à ta grand-mère, ce que tu fais. Tu es là pour t’amuser avec tes potes ! Et pourtant, c’était un enjeu de communication institutionnelle…

Caroline : Il faut en parler !

Christophe : Il faut en parler. Et alors…

Caroline : Il faut expliquer !

Christophe : Il faut expliquer. Et alors : quelle histoire avoir, quelle stratégie avoir parce que c’est un outil qu’on met en place et quelle stratégie de communication on met en place. Et ça, moi, quand j’ai commencé à être animateur de jeu de rôle et à être payé pour ça, mon travail avec mon mentor au niveau pédagogique, ça a vraiment été, non pas mon « donjon de 6 à 7 », mais d’expliquer ! Au départ, le mot que j’employais, c’était « conte interactif » pour ne pas effrayer les personnes ! Pour ne pas effrayer les familles. Il y avait aussi d’autres mesures à prendre, mais ça, ça pourra faire l’objet d’un autre débat « le jeu de rôle et l’enfant ».

Caroline : Et du coup, comme il est bientôt 20h, je voulais te demander comment tu voyais l’avenir du jeu de rôle.

Christophe : D’accord. Alors, l’avenir du jeu de rôle, pour moi, ça restera une microcommunauté d’initiés qui transmettra du fait de ce caractère d’initiation le jeu de rôle. Ça reste un loisir très générationnel qui a des portes d’accès liés à tout ce qui est outils interactifs, à la notion de communauté web. Donc le jeu de rôle n’est pas mort, il ne mourra pas parce que du fait de ces nouvelles formes numériques, il s’enrichit sans cesse et il se renouvelle constamment. Et je tiens à rappeler que la France est la deuxième patrie de l’imaginaire par rapport à la culture anglo-saxonne, donc vous pouvez continuer à jouer et ayez le plaisir d’aller sur le jeu de rôle sur table pour voir les tournois. Et il est vrai qu’il serait bien un jour, peut-être dans un cadre de mécénat institutionnel ou autre, il y ait une ressource.

Caroline : Après, tu disais que sur le web, il y avait de plus en plus de gens qui, par exemple comme moi, qui jouent sur forum ou par mail, il y a des gens qui utilisent aussi par exemple Rolisteam.

Christophe : Non, mais tout à fait. Alors, par contre, je pense que l’arrivée massive de la réalité virtuelle va susciter comme une contre-réaction de masse de se retourner sur le jeu de rôle sur table, du fait du lien social et des forces d’amitiés qu’il suscite. Il y aura une contre-réaction par rapport à ça.

Caroline : Une contre-réaction à la réalité virtuelle, du coup.

Christophe : Ouais. Je pense, ouais.

Caroline : Mais est-ce qu’on ne pourrait pas faire du jeu de rôle sur table avec la réalité virtuelle ?

Christophe : C’est une très bonne question, mais je reste persuadé que le jeu de rôle reste la liberté de chacun au service de l’imagination de tous. Je pense que tout est possible, mais qu’il y aura une contradiction par rapport à la réalité virtuelle en faveur du jeu de rôle sur table. Mais c’est intéressant, c’est l’un des enjeux. Comment va être intégrée la réalité virtuelle, et par rapport à ces outils liés au jeu vidéo et au jeu de rôle par rapport au jeu de rôle sur table. C’est intéressant, mais je pense qu’il y aura une contradiction par rapport à ça. Et en tout cas, une évolution !

Caroline : Parce qu’aujourd’hui, tout ce qui est VR (réalité virtuelle), tout ce qui est intelligence artificielle, c’est une pratique solitaire aujourd’hui.

Christophe : A contrario, il y a une deuxième hypothèse qu’on peut formuler, qui sera à vérifier, c’est que je pense que les outils technologiques et la réalité virtuelle vont appuyer et apporter une nouvelle richesse au jeu de rôle sur table. Parce que tu imagines, tu rajoutes des enceintes, tu peux créer…

Caroline : Une ambiance sonore…

Christophe : Une ambiance sonore, etc. Ça, j’en suis convaincu. Ça appuiera le jeu de rôle sur table. Ça restera la liberté de chacun au service de l’imagination de tous.

Caroline : Et pour finir, tu m’avais parlé la dernière fois de l’évolution du jeu dans l’avenir. Tu parlais de société du jeu.

Christophe : Effectivement, on est dans une société du jeu par de multiples facteurs parce que le jeu met en œuvre l’acquisition des formes de guerre. Et est-ce qu’on sera dans une société du jeu aujourd’hui du fait de l’évolution de la technologie et de l’apport des robots, parce que c’est pour bientôt. Est-ce qu’on sera dans une société du jeu ? En tout cas, il y aura une grande transformation des activités sociales et durables pour le travail du fait de l’apport des intelligences artificielles et des robots. Et puis effectivement, ça va transformer nos manières de jouer, mais aussi notre rapport à nous. Le jeu n’a pas fini d’évoluer, c’est clair.

Caroline : Oui, on verra ça alors… On verra si tes prédictions s’avèrent…

Christophe : Dans 10 ou 20 ans, on verra mes prédictions. C’est des évolutions qui suscitent notamment des débats économiques sur l’évolution du robot dans notre univers. Ça, c’est un grand débat de société l’arrivée des robots.

Caroline : L’arrivée des robots. Ils sont déjà là au Japon, par exemple, ou même ici. Ils sont déjà là !

Christophe : Oui, oui. Mais quand l’intelligence artificielle va communiquer encore plus avec l’intelligence artificielle pour transformer l’homme-machine et les capacités d’apprentissage et de compréhension du cerveau humain, on va évoluer profondément dans notre société et dans notre quotidien. Que cela apporte des choses positives ou négatives, mais cela va aussi changer notre approche du jeu.

Caroline : Eh bien merci beaucoup pour ton intervention et d’avoir accepté mon invitation. Et pour répondre à la question de Théo qui est en école de commerce et qui aimerait créer une entreprise dans le domaine du RPG, eh bien n’hésite pas à venir m’en parler sur infinite RPG, sur Discord et tout, vu que je suis une entreprise dans le jeu de rôle écrit, plus particulièrement. Mais du coup, c’est intéressant, j’aimerais bien parler avec toi, il n’y a pas de souci. Et si vous avez d’autres questions, si vous voulez réagir par rapport à quelque chose qu’on a pu dire, n’hésitez pas à le mettre en commentaire sur la chaîne Youtube, car je crois que tout se perd après sur le chat donc on verra.

Christophe : Et là, on a fait une première approche. Si vous avez d’autres questions, eh bien j’y répondrai avec plaisir.

Caroline : Voilà, n’hésitez pas à poster sur Twitter, sur Facebook, sur Youtube ou sur infinite RPG, le réseau social pour rôlistes écrits. Comme ça, je relayerai à Christophe.

Christophe : Voilà. Bah, c’était très sympa parce que c’était une partie de ma vie. Je vous remercie de votre attention. Maintenant, je suis fonctionnaire parisien, c’est tout une partie de ma vie le jeu de rôle.

Caroline : Ça te manque un peu ?

Christophe : Ah, bah ça me manque, mais je suis toujours très proche de la communauté et ça me fait plaisir de continuer de communiquer avec eux. Bah merci à vous tous !

Caroline : Merci ! À bientôt !

Christophe : Merci, au revoir et amusez-vous !

Caroline : Oui, c’est le plus important. Et bonne année !

Christophe : Bonne année à tous.


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Calixthe Tandia

A propos Calixthe Tandia

Stagiaire en édition et en community management chez infinite RPG

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